Etude faite a partir d’un cours diffusé aux “noahides”, basée sur un texte de Manitou
Tension fondamentale : le désarroi du court terme
L’article de Rav Léon Askénazi s’ouvre sur un paradoxe inhérent à l’existence juive : « La très longue histoire de notre patrimoine si dense met en évidence une tension entre un optimisme irréversible à long terme et, à court terme, un désarroi indéniable. » Ce désarroi, précise l’auteur en s’appuyant sur Benno Gross za”l, naît de la situation « radicalement contraire à ce qu’on pouvait prévoir ». Après deux mille ans de patience, l’espoir « semble subitement déçu ».
Le contexte de la conférence est celui de l’après-guerre des Six Jours et des Accords d’Oslo. Les intellectuels de gauche « se gargarisent de l’expression l’ère post-sioniste sans se rendre compte de la dynamique qu’ils manient avec ces mots assassins. » La transition entre la midat ha’hessed (grâce de bonté) divine et le panim zo’afot (visage de colère) constitue la question centrale : comment lire le moment présent à la lumière de la tradition ?
L’identité : la terre enceinte et le retour hébraïque
La question de l’identité est au cœur du propos. Manitou rejette le cadre chrétien de la « terre sainte » au profit d’une catégorie hébraïque : la « terre enceinte ». « Non seulement elle est enceinte des récoltes, mais elle porte la germination de la nation hébraïque à partir du rassemblement des Juifs rescapés. » Le pèlerinage en « terre sainte » — pratique diasporique – rappelle dangereusement « les pèlerinages chrétiens », signe d’une confusion théologique profonde.
Sur le plan étymologique, le Rav rappelle que le mot Juif est la corruption de Judéen, en araméen Yehoudaï, en espagnol Judio. « Les Juifs sont les Judéens. » L’histoire d’Israël « commence à Abraham et notre Dieu, c’est celui des Pères et non le Dieu de Moïse. » C’est précisément en négligeant cette évidence que le christianisme a « commencé à transformer l’histoire d’Israël et sa réalité en une sorte d’abstraction religieuse, spirituelle ». Le même abîme creusé jadis entre judéo-chrétiens et Juifs risque aujourd’hui de se recréer à l’intérieur du peuple juif autour des trois critères indissociables : « le Peuple, la Terre et la Thora ».
Le double messianisme : Joseph et David
Le coeur théologique de l’exposé repose sur la distinction entre deux messianismes. Le premier, national, correspond au rassemblement des exilés — machia’h ben Yossef — « un très long processus de rassemblement des Juifs exilés pour reconstituer la nation hébraïque. » Son origine remonte à la destruction du Royaume du Nord, la Maison de Joseph (Beit-Yossef), dont les dix tribus disparurent. Le second, universel, est la résurrection des morts — machia’h ben David — « chose que nous ne pouvons ni comprendre ni expliquer, pas plus que nous ne pouvions, avant 1948, comprendre ni expliquer comment les Juifs allaient se rassembler. »
Le sionisme politique fondateur de notre État d’Israël, purement et simplement, réalise les objectifs du machia’h ben Yossef.(Rav Léon Askénazi)
Cette affirmation est étayée par l’autorité du Rav Hillel de Chklov, élève du Gaon de Vilna, qui précise dans son Qol Hator que, selon son maître, « la fonction du machia’h ben Yossef est l’aliyah. » Et c’est le sionisme fondateur de Herzl qui a provoqué cette aliyah. L’anecdote rapportée par Manitou est révélatrice : dans le bureau du Rav Zvi Yehouda Kook trônait une photo de Herzl légèrement plus grande que celles des grands rabbins de sa famille, et le Rav lui fit lire, avec sa prononciation ashkénaze : HaRabbanim Zikhronom Livrokho. « Tout ce qu’ils espéraient, Herzl est venu le réaliser » . Un processus irréversible : la Providence à l’œuvre
Ce ne sont pas les Juifs qui ont décidé de revenir- « à l’exception des fondateurs » -, c’est malgré eux qu’ils sont revenus : « ce qui signifie que c’est l’œuvre de Dieu ». Pour le croyant, c’est une certitude ; pour l’incroyant, « le rassemblement des exilés est évidemment le point de départ d’une aventure qui arrivera à terme. »
Rav Askénazi va plus loin dans un retournement paradoxal : « la foi des pionniers du sionisme était beaucoup plus profonde que celle des croyants, puisqu’ils n’avaient même pas l’aide de la foi ». Un aumônier chrétien, rencontré sur un bateau en route vers Israël, s’étonnait : « Les promesses des prophètes se réalisent. Le désert refleurit, les exilés se rassemblent, mais pourquoi sont-ce des incroyants qui réalisent cela ? » Réponse d’Askénazi : « C’est une calomnie ! Ces Juifs laïcs qui ont fait le pays (…) sont plus croyants que nous, car nous avons des raisons de croire, alors qu’eux n’ont même pas besoin de croire ». Conclusion : « Quand Dieu se sert des incroyants pour faire l’État d’Israël, c’est plus sérieux que s’il se servait de l’Agoudat-Israël ! »
La vérité bafouée et la multiplication des tendances
La Guemara Sanhedrin 97a diagnostique notre époque : haémet né’édéret, la vérité disparaît. L’explication talmudique – mélamed chéna’asset ‘adarim ‘adarim ve holekhet la – révèle que la vérité « se transforme en ‘troupeaux différents’ et disparaît ». Ce ne sont plus des bergers et des directions, mais des zramim (courants, tendances) qui remplacent les repères. « Nous sommes au cœur de ce problème. Il n’y a plus de repères, il y a des tendances ».
C’est le signe même qu’une des valeurs fondamentales — l’amour de la vérité — disparaît. Il faut s’en méfier parce que le vocabulaire et le langage sont piégés.
Manitou se décrit « optimiste pour le long terme, mais très très très pessimiste pour le court terme ». Ce pessimisme n’est pas un manque de confiance en Dieu – « c’est le règne du mensonge éhonté». Il est notamment visible dans le fait que « l’amour de la vérité, l’une des valeurs juives les plus fortes et les plus profondes, est bafouée » par les rabbins eux-mêmes, lisibles à travers le prisme de leurs options politiques.
Les trois piliers et la priorité de la Terre
Pendant l’exil, la question était : parmi Peuple, Thora et Terre, laquelle est collective et lesquelles sont individuelles ? Deux réponses se sont succédé : le Peuple comme collectif (avec Thora et Terre relevant du choix individuel), ou la Thora comme collectif (avec Peuple et Terre renvoyés à l’option individuelle). « Telles sont les deux options que nous avons vécues jusqu’à l’État d’Israël».
Désormais, après avoir sauvé le Peuple et la Thora, « la lutte qu’il serait insensé de perdre – et c’est la première fois que le problème se pose à nous depuis 2 000 ans – c’est le combat pour la Terre. » Ce combat nouveau révèle l’insincérité profonde de certains : « il suffit d’entendre tous ces alibis des Juifs qui veulent donner la Terre. Ils se racontent des mensonges».
L’erreur des “harédim” et la prophétie du Rav Kook
Une erreur théologique est notable concernant un certain nombre de juifs dits “harédim” qui considèrent Érets Israël comme « terre sainte » que seul le Messie doit livrer : « Ce n’est écrit nulle part et c’est une erreur théologique pure et simple». La grande différence entre sionistes religieux et harédim est que les premiers reconnaissent le caractère cacher du mouvement sioniste, là où les seconds l’ont nié. « Il faut étudier les textes pour savoir qu’il en est bien ainsi».
Ce diagnostic s’appuie sur le Ben Ich ‘Haï (Rav Yossef ‘Haïm de Bagdad), qui affirme dans une de ses préfaces : « L’initiative, en matière de fin d’exil, vient des hommes et Dieu confirme ». Abraham en est le premier modèle : « Il n’y a aucune trace que Dieu se révèle à Abraham pour lui demander d’aller au pays de Canaan. Il décide de quitter le pays d’exil et Dieu lui donne rendez-vous au mont Moria ». Moïse de même : « Moïse l’a déclenchée et Dieu l’a confirmée ».
Le Rav Kook, dans Orot Haté’hiya (§44), avait prévu cette épreuve de manière « véritablement prophétique » : une partie de la population, croyant le but économique atteint, verra son âme s’amoindrir ; « l’exigence d’un idéal supérieur de sainteté disparaîtra (…) jusqu’à ce qu’advienne une tempête qui mènera à une révolution. » Ces tribulations du Messie « submergeront le monde entier par les souffrances qu’elles entraîneront».
“Alors il sera évident que la force d’Israël se trouve dans la sainteté immémoriale qui vient de la lumière de Dieu, et dans sa Thora dans l’émergence de la clarté spirituelle“ ( Rav Kook, Orot Haté’hiya, §44 )
Conclusion : l’optimisme comme devoir
Le Talmud (Sanhedrin 97) décrit notre époque comme celle où Hokhmat sofrim tisra’h, « la sagesse des scribes sentira la pourriture » – signe que la génération du ben David approche. Mais l’espérance messianique « commence avec le premier homme ; elle ressurgit avec Abraham et elle ira jusqu’au bout. »
Nous avons le devoir et pas seulement le droit d’être d’un optimisme total : ce processus amorcé ira jusqu’au bout. À quel prix ? Cela c’est mon pessimisme immédiat, ma génération ayant traversé toutes ces tempêtes. (Manitou, ibid).
L’espérance messianiqe est irréversible – « Mais le prix à payer, le prix de notre identité, c’est le pessimisme à court terme. » La guerre pour Jérusalem est annoncée dans le Zohar, et « comme cette guerre est décrite dans le Zohar et que nous la gagnerons, je suis tranquille, mais encore une fois à long terme. »
Ainsi Rav Askénazi nous laisse une vision prophétique empreinte d’un réalisme douloureux : l’histoire du peuple juif « s’est mise en marche et c’est irréversible » – même pour un non-croyant. C’est cette irréversibilité, ancrée dans les textes de la Tradition depuis le Talmud jusqu’au Rav Kook, qui fonde un optimisme non pas naïf mais obligatoire.

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