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Le Désir comme Fondement de l’Être

Volonté divine et Volonté humaine dans la pensée juive

« La volonté est la source de la vie. La volonté de l’homme est véritablement le fondement de son perfectionnement et de son existence. » Rav Avraham Yitzhak HaKohen Kook, Orot HaKodesh, III, p. 76

הרצון הוא מקור החיים

Introduction

Au cœur de la pensée juive classique et de la tradition hassidique se tient une question vertigineuse : qu’est-ce que vouloir ? Et plus encore – en voulant, l’homme rejoint-il Dieu ou s’en éloigne-t-il ? Les textes que nous allons explorer, issus de penseurs aussi divers que Rabbi Tsadok HaKohen de Lublin, le Rav Avraham Yitzhak HaKohen Kook, le Rav Yaakov Moshe ‘Harlap et d’autres, convergent tous vers une même intuition fondatrice : le désir humain n’est pas un obstacle à la vie spirituelle, mais son terrain même, son sol nourricier, son vecteur le plus secret.

Nous allons tenter de repondre à trois grandes interrogations : la nature et la centralité de la volonté (הרצון, ha-ratson), la tension entre volonté humaine et volonté divine, et enfin la possibilité d’une élévation du désir – ce que le Rav ‘Harlap nomme avec une audace mystique le ratson d’ratsonle désir du désir, ou encore la volonté d’avant la création.

I. La Centralité du Désir : Source de Vie et Fondement de l’Être

Le Rav Kook accorde au désir une place tout à fait singulière. Il ne le réduit pas à la pulsion ou à l’appétit sensible, mais en fait le principe vital lui-même, l’axe autour duquel s’organise toute l’existence personnelle et collective.

Dans les Shmonah Kvatsim (Cahier I, §490), il écrit avec cette intensité prophétique qui lui est propre :

הכח היותר חדש שיתגלה בעולם, לחדש את החיים בגאולה שלמה הוא הערך הגדול שיש לרצון האדם בהויה כולה, כשהוא משתלם בשלמותו הגמורה

« La force la plus nouvelle qui se révélera dans le monde, pour renouveler la vie dans une rédemption totale, est la grande valeur que possède la volonté de l’homme dans l’ensemble de l’existence, lorsqu’elle s’accomplit dans sa perfection absolue. »

C’est une déclaration d’une portée considérable : le désir humainlorsqu’il est pleinement accompliest la force rédemptrice par excellence. Non pas la loi, non pas le rite dans sa forme extérieure, mais la volonté elle-même dans sa plénitude. Le Rav ajoute, dans ces mêmes manuscrits (Shmonah Kvatsim III, §143), un enseignement pratique d’une grande sobriété :

« Lorsque l’homme sent que sa volonté est affaiblie, il doit s’efforcer de la renforcer par tous les moyens possibles — moraux, intellectuels, de Torah — afin qu’il puisse actualiser tout bien que sa nature lui destine. »

Le désir n’est donc pas quelque chose que l’on subit, mais quelque chose que l’on cultive, que l’on éduque, que l’on élève. Il est – pour reprendre un terme du Rav Kook dans Orot HaKodesh (III, p. 76) mekor ha-hayyim, la source même de la vie. Sa faiblesse marque l’enfoncement dans une existence diminuée ; son renforcement est une condition de la rédemption.

II. Volonté Naturelle et Volonté Divine : Rabbi Tsadok HaKohen et la Voie de la Nature

Là où le Rav Kook contemple le désir depuis les sommets de la métaphysique, Rabbi Tsadok HaKohen de Lublin (1823-1900) en explore les fondements anthropologiques avec une acuité psychologique remarquable. Son œuvre maîtresse, le Tsidkat HaTsadik (צדקת הצדיק), est un recueil de méditations denses et elliptiques où chaque paragraphe condense une vision du monde.

La Naturalité comme Ratsone Ha-Shem

Sa thèse centrale est audacieuse : les actes naturels de l’homme sont eux-mêmes accomplis de la volonté divine. Dans le Tsidkat HaTsadik (§173), il affirme :

כל הדברים הטבעיים הם עושים רצון הש”י… ולפיכך גם האדם כשעושה מעשים הטבעיים שהוא מוכרח בהם מצד טבעו, נקרא הולך לעשות רצון קונו

« Toutes les choses naturelles accomplissent la volonté du Ciel… Et c’est pourquoi, lorsque l’homme accomplit des actes naturels auxquels sa nature le contraint, on dit de lui qu’il va accomplir la volonté de son Créateur. »

Ce passage renverse une conception trop courante du “religieux” : loin de placer le divin dans l’arrachement à la nature, Rabbi Tsadok en fait la reconnaissance que la nature elle-même est déjà le lieu de la volonté divine. Ce n’est pas sans rappeler la fameuse équation kabbalistique — évoquée dès le XIIIe siècle par Rabbi Yoseph Gikatilla dans son Ginnat Egoz — que הטבע (ha-teva, nature) a la même valeur numérique que א-להים (Elohim, Dieu) : 86.

Derech Eretz : la Voie de la Terre comme Préalable à la Torah

Rabbi Tsadok s’inscrit ici dans une vision historiosophique plus large, que l’on trouve déjà dans les écrits du Talmud et que le Rav Kook résumera avec concision dans Orot HaTorah (XII, 2) : « La voie de la terre (דרך ארץ) précède la Torah — et cette priorité est temporelle et nécessaire pour les générations. » Ce qui veut dire : l’éducation du désir naturel n’est pas un contournement de la spiritualité, mais sa condition préalable indispensable.

III. La Tension entre Volonté Humaine et Volonté Divine

Mais la volonté de l’homme est-elle toujours accordée à celle de Dieu ? La pensée de Rabbi Tsadok est assez subtile pour ne pas esquiver cette question douloureuse. Dans trois paragraphes successifs du Tsidkat HaTsadik (§§64, 65, 66), il tisse une méditation sur ce qu’il est coutume d’appeler « la tension entre la vérité intérieure de l’homme et la volonté divine ».

Le Paradoxe du Soutien Divin

La première de ces méditations (§64) pose une affirmation dérangeante : le fait que Dieu soutienne les actes d’un homme ne prouve pas que ces actes sont vrais ou justes. « Car Dieu guide l’homme dans la direction vers laquelle il veut aller », dit-il en commentant le verset (Maccot 10b) : בדרך שאדם רוצה לילך, מוליכין אותו (« dans la voie que l’homme désire emprunter, on le conduit »). Il illustre cela par trois exemples saisissants : Élie le prophète, le four d’Akhnai, et les partisans de Korah.

Élie, bien que guidé par un désir spirituel authentique – retenir la pluie – agissait pourtant contre la volonté profonde de Dieu. Les signes célestes qui l’accompagnaient dans le four d’Akhnai venaient de ce que Rabbi Éliezer voulait s’engager dans cette voie, non parce que sa position était la vérité absolue. Ce constat porte une leçon d’une humilité radicale : le sentiment de la présence divine ne suffit pas à valider la direction de notre désir.

La Remise de Soi : Mesirat Nefesh

Le paragraphe suivant (§65) propose une réponse à cette impasse : si l’homme ne peut connaître avec certitude la volonté divine, il lui reste à offrir son âme — למסור נפשו להשי”ת. Rabbi Tsadok cite le verset du Psaume (139 , 24) : « Vois s’il y a en moi un chemin d’angoisse et conduis-moi dans la voie éternelle ». Et la parole de Jonas, préférant la mort à une existence qui contredirait la volonté divine.

Cette remise de soi atteint son paroxysme dans la figure de Moïse et Aaron se prosternant deux fois lors de l’épisode de Korah (Bamidbar 16). Rabbi Tsadok explique qu’ils désirèrent, eux aussi, offrir leur vie – non par désespoir, mais parce que la grandeur de ceux qui s’opposaient à eux leur semblait si haute qu’ils voulaient partager leur sort. La mesirat nefesh (מסירת נפש) n’est donc pas un acte de résignation, mais l’expression la plus haute de la volonté accordée à l’infini.

IV. Ratson d’Ratson — La Volonté du Désir : le Rav ‘Harlap et la Prière

C’est dans l’œuvre du Rav Yaakov Moshe ‘Harlap, disciple du Rav Kook et auteur du Mei Marom, que la pensée du désir atteint peut-être sa formulation la plus vertigineuse. Dans le Mei Marom (vol. III, ch. 1), il distingue deux types de liberté :

ומזיכוכי התפילה להתעלות עד לידי הרצון דרצון, כל רצונות שלנו אך בתוך הבריאה המה וכשאין אנו רוצים מאומה ומגמתנו שיתגלה רצונו ית”ש. הננו מעלים את עצמנו לכלל הרצון לרצות דלפני כל הבריאה כולה

« Par le raffinement de la prière, on s’élève jusqu’au niveau du “ratson d’ratson”. Tous nos désirs ne sont qu’à l’intérieur de la Création, mais lorsque nous ne voulons plus rien et que notre aspiration est que la volonté divine se révèle — nous nous élevons à la catégorie du vouloir de vouloir, qui est antérieure à toute la Création. »

Ce concept de רצון דרצון (ratson d’ratson) la volonté du désir, ou encore le désir de vouloir – désigne un niveau d’être antérieur à toute la Création, et donc antérieur à toute la Limitation du Réel. L’homme qui atteint ce niveau ne désire plus telle ou telle chose particulière : il désire s’unir au principe même du désir divin, à cette liberté originaire qui est avant la création.

Ces deux positions – celle de Rabbi Tsadok et celle du Rav ‘Harlap – ne s’opposent pas mais se complètent. Elles représentent deux étapes dans le chemin spirituel : la première est celle de la plénitude du désir — vouloir tout, avec une intensité absolue, à l’image du pauvre qui prie Dieu pour sortir entièrement de sa misère (selon l’enseignement du Tsidkat HaTsadik, §213). La seconde est celle du dépouillement — laisser tomber tout désir particulier pour ne s’identifier qu’à la volonté divine elle-même.

V. La Joie du Désir Libre : Éthique et Anthropologie du Vouloir

Le Rav Kook consacre un texte saisissant dans Orot HaKodesh (III, p. 105, §72, intitulé Simhat ha-Ratson ha-Hofshi — שמחת הרצון החפשי, « La Joie de la Volonté Libre ») à la relation entre le désir et la joie de vivre. Il y déclare que la tristesse naît précisément de la croyance que le bonheur dépend de quelque chose d’extérieur à soi :

הידיעה, שהאדם בהתגלותו בתור בעל רצון, אופיו משתלם כולו בנקודת רצונו דוקא, האושר שלו הוא רצון טוב… ובתוכן זה דומה האדם בחופשו ליוצרו.

« Le savoir que l’homme, en tant qu’être doué de volonté, accomplit la totalité de sa nature dans le seul point de sa volonté, que son bonheur est une bonne volonté… et dans ce sens, l’homme ressemble dans sa liberté à son Créateur, au Créateur de tout. »

Cette phrase renferme une analogie profonde : la liberté du désir est ce qui fait que l’homme ressemble à Dieu – non pas en termes de puissance ou de connaissance, mais en termes de vouloir pur. Dieu est, par essence, Liberté Absolue du Vouloir – c’est là le sens mystique du ratson d’ratson. Et l’homme, en purifiant son désir, en le libérant des conditionnements du réel, se rapproche de cette liberté originaire.

Conclusion

Ce voyage à travers les textes de la pensée juive traditionnelle révèle une conception du désir d’une surprenante richesse et cohérence. Loin d’être l’ennemi de la vie spirituelle, le désir – lorsqu’il est cultivé, éduqué et orienté – en est le moteur même. Les enseignements de Rabbi Tsadok HaKohen, du Rav Kook et du Rav ‘Harlap convergent vers une vision unitaire, que l’on peut résumer en six points essentiels :

1. Le désir est la source de la vie. Selon le Rav Kook (Orot HaKodesh III, §52), ha-ratson hu mekor ha-hayyim. La faiblesse du désir est une mort en soi ; son renforcement, une condition de la rédemption.

2. La nature est déjà lieu de la volonté divine. Rabbi Tsadok HaKohen (Tsidkat HaTsadik §173) affirme que les actes naturels accomplissent eux-mêmes le vouloir divin. Il n’y a pas de sécularité pure : tout est tissé de la présence de Dieu.

3. La voie de la terre précède et fonde la Torah. Derech Eretz qadma la-Torah (Élie Rabba, ch. 2) – la maturation naturelle du désir est le socle sur lequel s’édifie la vie religieuse. Sans ce socle, la Torah n’a pas de terrain pour s’enraciner.

4. Le soutien divin ne valide pas la direction du désir. Rabbi Tsadok (Tsidkat HaTsadik §64) met en garde : ce n’est pas parce que Dieu accompagne nos pas qu’ils vont dans la direction de la vérité divine. L’humilité s’impose au-delà même de l’expérience mystique.

5. La prière comme remise totale de soi. La mesirat nefesh (§65-66) est la réponse à l’incertitude : si je ne peux connaître avec certitude la volonté divine, je peux du moins offrir mon existence entière à cette volonté – y compris ma mort.

6. Le ratson d’ratson : le désir du désir comme dépassement. Le Rav ‘Harlap (Mei Marom III, §1) propose une synthèse ultime : la prière accomplie élève l’homme au-delà de tous ses désirs particuliers, jusqu’à ce niveau antérieur à la création où le vouloir rejoint le vouloir divin lui-même.

En définitive, la pensée juive classique et hassidique offre une réponse originale à la vieille tension entre liberté et obéissance, entre désir humain et loi divine : le désir n’est pas ce qu’il faut briser, mais ce qu’il faut accomplir. Et cet accomplissement — qui passe par la purification, l’élévation et la remise de soi — n’est autre que le chemin vers Dieu lui-même.

כל מעשינו לשם כך מכוונים הם, לגלות את האלהות שברצון האדם

« Tous nos actes y sont orientés — révéler la divinité dans le désir de l’homme. » (Rav A.Y. HaKohen Kook, Shmonah Kvatsim I, §490)

Rav A.Y. HaKohen Kook : Shmonah Kvatsim (שמונה קבצים), Cahier I §490, Cahier III §143. Orot HaKodesh (אורות הקודש), vol. III (Mussar HaKodesh), pp. 76, 81, 105. Orot HaTorah (אורות התורה), XII, 2. Maamarei HaRe’iyah / Siourim be-Sefer HaKuzari, §3, p. 487.

Rabbi Tsadok HaKohen de Lublin : Tsidkat HaTsadik (צדקת הצדיק), §§41, 64, 65, 66, 166, 173, 191, 213. Dober Tsedek (דובר צדק), p. 95. Or Zarua LaTsadik (אור זרוע לצדיק), f. 4a.  Yisrael Kedoshim (ישראל קדושים), §7, 15. Édition : Beit El.

Rav Yaakov Moshe Charlap : Mei Marom (מי מרום), vol. III (Lehem Abirim), §1.

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