Une méditation sur les mitsvot de dons aux pauvres, d’envoi de présents et de festin
Introduction

La fête de Pourim se distingue parmi les fêtes juives par une joie débordante et des commandements d’une nature particulière. Là où d’autres fêtes nous prescrivent l’abstention du travail ou l’observance de rituels précis, Pourim nous ordonne la générosité, l’amitié et la célébration. Trois commandements en constituent l’essence même : les dons aux pauvres (מַתָּנוֹת לָאֶבְיוֹנִים), l’envoi de présents entre amis (מִשְׁלוֹחַ מָנוֹת), et le festin joyeux (מִשְׁתֶּה וְשִׂמְחָה).
Ces trois mitsvot ne sont pas de simples obligations rituelles. Elles forment un système spirituel complet qui traduit dans le concret la victoire miraculeuse du peuple juif sur ses ennemis. Comme l’a déclaré la reine Esther elle-même dans le “rouleau” qui porte son nom :
לַעֲשׂוֹת אוֹתָם יְמֵי מִשְׁתֶּה וְשִׂמְחָה וּמִשְׁלוֹחַ מָנוֹת אִישׁ לְרֵעֵהוּ וּמַתָּנוֹת לָאֶבְיוֹנִים
« Pour en faire des jours de festin et de joie, où l’on s’envoie des présents les uns aux autres et où l’on distribue des dons aux pauvres » (Esther 9, 22)
À travers cet article, nous explorerons quelques unes des profondeurs spirituelles de ces commandements, guidés par les enseignements des grands Maîtres d’Israël.

I. Matanot La’evyonim — Les dons aux pauvres
La réparation de l’âme et l’imitation du divin

Le commandement de matanot la’evyonim exige de donner au moins deux présents à deux pauvres différents le jour de Pourim. Mais pourquoi cette insistance sur le nombre deux ? Pourquoi ne pas simplement prescrire la charité en général ?
Rabbi Tsadok HaCohen de Lublin (Pri Tsadik) nous éclaire : cette mitsva représente le commencement même de la réparation de l’âme. C’est la vertu d’Abraham, notre père, l’attribut de la bonté (חֶסֶד) dans sa forme la plus accessible. Il l’appelle « mitsva » tout court, sans qualificatif, car elle constitue le degré minimal de sanctification que chaque Juif peut atteindre.
Dans l’ouvrage Mei Marom, il est expliqué que ce commandement nous est donné « pour que nous ressemblions à notre Créateur » (לְדַמּוֹת צוּרָה לְיוֹצְרָהּ). L’homme qui aide le pauvre accomplit littéralement le verset des Psaumes :
מֵאַשְׁפֹּת יָרִים אֶבְיוֹן
« Il relève le pauvre de la poussière » (Psaumes 113,7)
En imitant cet attribut divin de miséricorde, nous devenons partenaires du Saint, béni soit-Il, dans l’œuvre de rédemption du monde.
Le jour du sort et la révélation dans la nature

Pourim est appelé le jour du “goral” (גּוֹרָל), du sort. Tout comme le grand prêtre tirait au sort entre les deux boucs de Yom Kippour, Haman tira au sort pour déterminer le jour de l’annihilation des Juifs. Mais ce qui devait être un instrument de mort devint un vecteur de salut.
Le Kedoushat Levi développe une idée fascinante : il existe des mondes supérieurs où la Présence divine (שְׁכִינָה) se révèle ouvertement, où l’amour et la crainte de D.ieu sont manifestes. Mais notre monde, le “Monde de la Nature”, est celui où Sa providence est voilée, où Sa royauté est cachée.
Ces aspects naturels du monde sont comme des “pauvres” spirituels — ils manquent de la connaissance directe du divin. Comme le dit le Talmud :
אֵין עָנִי כְּמוֹ עָנִי בְּדַעַת
“Il n’y a pas de pauvre comme le pauvre en connaissance” (Nedarim 41a)
À Pourim, par la Lecture de la Méguila, la lumière divine se révèle même au sein de la nature. Le miracle de Pourim était un miracle caché, œuvrant à travers les événements naturels. C’est pourquoi nous donnons des « dons aux pauvres » — nous donnons un cadeau aux aspects naturels du monde en révélant que la royauté divine “gouverne tout ” (מַלְכוּתוֹ בַּכֹּל מָשְׁלָה), même dans le voile de la nature.
La grandeur de la charité

Le Tana debei Eliahou Zouta enseigne avec force :
” Grande est la charité, car depuis le jour de la création du monde jusqu’à maintenant, quiconque la donne est loué et se sauve du jugement de la Géhenne. “
La charité n’est pas simplement un acte de bonté horizontale entre humains. C’est un acte de rédemption cosmique. Nos patriarches — Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Aaron, David et Salomon — ont tous mérité ce monde, les jours du Messie et le monde à venir précisément par leur pratique de la charité.
Donner avec joie — “éveiller la miséricorde d’en haut“

Il est essentiel de multiplier à Pourim les dons aux pauvres non seulement par obligation, mais avec joie et allégresse. Car il existe un principe fondamental dans la spiritualité juive :
כָּל הַמְרַחֵם עַל הַבְּרִיּוֹת מְרַחֲמִין עָלָיו מִן הַשָּׁמַיִם
“Quiconque a pitié des créatures, on a pitié de lui du Ciel” (Chabbat 151b)
Lorsqu’un Juif se revêt de l’attribut de bonté (מִדַּת הַחֶסֶד) en faisant preuve de générosité envers un pauvre, il provoque littéralement une réaction dans les sphères supérieures. Hashem, Se revêt à Son tour de l’attribut de bonté et déverse Sa miséricorde sur tous les mondes, toutes les âmes et tous les sanctuaires célestes.
Comme l’enseigne le Baal Shem Tov, reprenant un enseignement du Midrash :
ה’ צִלְּךָ
” Hachem est ton ombre ” (Psaumes 121,5)
Tout comme l’ombre imite chaque geste de celui qui la projette, ainsi, pour ainsi dire, D.ieu reflète notre conduite. Si nous agissons avec bonté, miséricorde, joie et allégresse, Hashem gouverne tous les mondes avec bonté, miséricorde et joie.

II. Michloah Manot — L’envoi de présents
Renverser la dispersion

Lorsque Haman chercha à convaincre Assuérus de détruire les Juifs, il prononça ces mots terribles :
יֶשְׁנוֹ עַם אֶחָד מְפֻזָּר וּמְפֹרָד
” Il est un peuple dispersé et divisé “ (Esther 3,8)
Haman voyait juste : bien qu’Israël soit en essence « un peuple » (עַם אֶחָד), la dispersion et la division les affaiblissaient. La discorde interne était leur vulnérabilité. C’est précisément pour contrer cette accusation que fut institué le commandement de michloah manot.
Le Manot HaLevi explique : “Michloah manot ish le-réehou” — l’envoi de présents de chacun à son prochain — vient démontrer que les Juifs se rassemblent “comme un seul homme” (כְּאִישׁ אֶחָד), à l’opposé des paroles de “l’oppresseur et ennemi au langage trompeur” qui les disait dispersés.
L’unité absolue dans l’amour

Dans les Likoutei Halakhot, Rabbi Nathan de Breslev développe une idée magnifique : michloah manot représente l’aspect de l’amour et de l’unité complète (אַהֲבָה וְאַחְדוּת גְּמוּר), où chacun s’inclut dans son compagnon.
Dans la dimension de l’amour qui réside dans la connaissance (דַּעַת), tout est Un. Là, tout Israël existe dans une unité absolue, sans aucune limite ni séparation entre l’un et son compagnon. C’est pourquoi à Pourim, les Juifs se mélangent et s’unissent – michloah manot signifie littéralement que celui-ci envoie à celui-là et celui-là à celui-ci, car tout est un.
Cette unité n’est pas simplement sociale ou politique. C’est une unité spirituelle profonde. Chaque Juif possède une expression de sainteté particulière unique dans son âme. Mais ce n’est que lorsque tous s’unissent ensemble que chacun peut s’inclure dans toutes les expressions de sainteté et en bénéficier pleinement.
“Rassemblez tous les Juifs”

Le Maharal relève un détail frappant dans son Or Hadach : tout au long de la Méguila, lorsqu’arrive le moment de la victoire, le texte insiste sur le rassemblement :
לְכִי כְּנוֹס אֶת כָּל הַיְּהוּדִים
“Va rassembler tous les Juifs” (Esther 4,16)
נִקְהֲלוּ הַיְּהוּדִים
“Les Juifs se rassemblèrent” (Esther 9,2)
Le Maharal explique ainsi : en ce qu’Israël est un seul peuple, c’est la raison pour laquelle Hashem est Un avec eux. Et par cette unité, ils l’emportent sur Haman et sa descendance, qui représentent l’opposé de l’Unité divine.
C’est pourquoi à Pourim en particulier, ces commandements — michloah manot et matanot la’evyonim — sont essentiels. Car ces mitsvot dépendent du fait qu’Israël soit un peuple uni, plus que toutes les autres nations. L’unité est la force qui apporte le salut et la victoire.
Pourim et Yom Kippour : deux modes de réconciliation

Le Pahad Yitzhak établit un parallèle fascinant entre Pourim et Yom Kippour. Dans les deux cas, le peuple juif fut sauvé d’un décret d’extermination. Pour Yom Kippour, après la faute du veau d’or, Hashem dit à Moïse : “Laisse-Moi et Je les détruirai”. Concernant Pourim, Haman décréta sa volonté de “détruire, tuer et [d’]anéantir”.
Il existe cependant une différence cruciale. À Yom Kippour, tant le décret que le salut demeurèrent dans les sphères célestes, dans le dialogue entre Hashem et notre Maitre. À Pourim, tant le décret que le salut se manifestèrent ici-bas, dans les affaires d’Assuérus avec Morde’hai (Mardochée) et Haman.
Cette différence se reflète dans l’aspect des mitsvot “entre l’homme et son prochain” durant ces deux jours. À Yom Kippour, on doit apaiser son compagnon par des paroles – des discours de réconciliation qui agissent sur l’esprit. À Pourim, l’apaisement se fait par les michloah manot – par la multiplication des présents du festin qui agissent sur le corps et le cœur.
Pour éviter toute humiliation

Le Hatam Sofer propose deux raisons profondes pour ce commandement. La première est pratique : pour qu’il y ait abondance pour les festins. Si quelqu’un manque de nourriture, son ami l’aide.
Mais même celui qui possède l’abondance doit envoyer des présents – et c’est là la seconde raison, plus profonde : pour ne pas humilier ceux qui n’ont rien. Si tout le monde envoie et reçoit, personne ne peut distinguer le riche du pauvre, celui qui donne par charité de celui qui reçoit par nécessité.
Le commandement devient ainsi un geste d’une délicatesse infinie, préservant la dignité de chacun tout en renforçant les liens d’amitié et de solidarité.

III. Mishté v’Simha — Le festin et la joie
Pourquoi retarder le festin ?

Une question intrigante se pose : pourquoi la coutume veut-elle que l’on retarde le festin de Pourim jusqu’à la fin du jour ? Le principe talmudique n’enseigne-t-il pas que “les zélés devancent les commandements” (זְרִיזִים מַקְדִּימִים לְמִצְווֹת) ?
Le Chem Michmouël observe que dans le verset même, l’ordre est significatif :
לַעֲשׂוֹת אוֹתָם יְמֵי מִשְׁתֶּה וְשִׂמְחָה וּמִשְׁלוֹחַ מָנוֹת אִישׁ לְרֵעֵהוּ וּמַתָּנוֹת לָאֶבְיוֹנִים
Pour en faire des jours de festin et de joie, où l’on s’envoie des présents les uns aux autres et où l’on distribue des dons aux pauvres
Le festin et la joie précèdent dans le texte l’envoi de présents et les dons aux pauvres. Pourtant, dans la pratique, nous accomplissons d’abord michloah manot et matanot la’evyonim, et seulement ensuite le festin. Quelle en est la raison ?
Le festin comme “renforcement du spirituel“

Pour comprendre cela, il faut saisir le concept profond du “festin de mitsva” (סְעוּדַת מִצְוָה). Nos sages enseignent qu’on fait un festin à l’achèvement de l’étude de la Torah, comme le fit le Roi Salomon après avoir atteint la sagesse.
La raison en est profonde : les lumières supérieures (אוֹרוֹת עֶלְיוֹנִים), étant élevées et sublimes par rapport à l’homme, ne se maintiennent pas facilement chez l’être humain. Comme il est écrit dans les Proverbes (ch.23) : “Porte tes yeux sur elle et elle n’est plus.” Les sages ont comparé la Torah à un oiseau qui ne s’attache pas vraiment à l’homme. Au moindre détournement de l’attention, elle s’envole.
C’est pourquoi il faut un renforcement pour qu’elle se maintienne – et c’est là le concept du festin. Le festin sert à ancrer et à consolider ce que nous acquérons des sphères supérieures, afin que ces acquisitions ne s’éloignent pas rapidement de notre être.
“Faire des jours” de festin et de joie

La Meguila indique un élément remarquable et essentiel : “Laassot otam yemei mishté v’simha” – “pour faire d’eux des jours de festin et de joie.” Cette formulation est unique. Ailleurs dans la Torah, nous trouverons la formulation “et tu te réjouiras” ou “vous vous réjouirez”, mais jamais “faire des jours” de joie.
Le Chem Michmouël nous enseigne qu’il s’agit, en fait, de “faire” de ces jours eux-mêmes – de les transformer en jours de festin et de joie. Cela signifie préparer le cœur à recevoir les grandes lumières qui brillent à Pourim.
Ces lumières viennent de la lecture de la Méguila, qui révèle des choses grandes et cachées, accompagnant les commandements de michloah manot et matanot la’evyonim. Par tout cela, nous “faisons” les jours en jours de festin et de joie – c’est-à-dire que nous créons les conditions pour que ces révélations se maintiennent.
La poursuite du festin après la tombée de la nuit: sceller toutes les lumières

Grâce à ces commandements, de grandes lumières se répandent tout au long du jour. Pas seulement au moment précis de leur accomplissement, mais tout le jour. Les mitsvot ouvrent les portes de la justice (שַׁעֲרֵי צֶדֶק), et ces portes ne se ferment qu’au soir.
C’est la raison pour laquelle nous prononçons la prière “Al HaNissim” (“Sur les miracles”) tout au long du jour de Pourim car les miracles et les lumières continuent à se dévoiler du matin jusqu’au soir.
Le festin vient donc jusqu’à la fin du jour pour accomplir sa fonction essentielle : fixer et renforcer toutes les lumières et toutes les révélations qui ont eu lieu pendant toute la journée de Pourim. Il scelle ces lumières dans l’âme, afin qu’elles ne s’envolent pas mais demeurent ancrées en nous pour toute l’année à venir.
Conclusion
Nous avons parcouru ensemble les profondeurs spirituelles des trois commandements centraux de Pourim. Loin d’être de simples obligations rituelles, ils forment un système complet de réparation cosmique et de réalisation de l’unité du peuple juif.
Matanot la’evyonim nous élève à imiter les attributs du Créateur en relevant le pauvre de la poussière, tout en révélant la providence divine même au sein de la nature.
Michloah manot renverse l’accusation de dispersion et de division, créant une unité absolue où chaque Juif s’inclut dans son prochain et où tous ensemble reflètent l’Unité divine.
Mishté v’simha, le festin et la joie, vient sceller et ancrer dans notre être toutes les lumières supérieures qui se sont révélées pendant cette journée extraordinaire.

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