Prélude : La Lumière Originelle
Il est une lumière plus ancienne que la Création du Monde elle-même. Une luminosité qu’Hashem diffusa à l’aube de Son majestueux Projet, et dans laquelle Il “s’enveloppa tel un manteau”, éclairant les confins de l’univers, et bien au-delà ! C’est ainsi que le Rav Avraham Yitshak HaCohen Kook dépeint cette lumière primordiale qui fut ensuite “enfouie” dans l’âme d’Israël, attendant de luire à nouveau et pour l’Eternité depuis Sion.

ומתוך האור הישן, האורה שברא צור כל העולמים מאז מראשית… שנגנז בנשמת ישראל באורה של תורה, מהאור הישן יזרח לנו אור חדש
” Et de la Lumière ancienne, la lumière que ‘le Rocher de tous les mondes’ [Hashem] Créa depuis le commencement… Cachée dans l’âme d’Israël dans la lumière de la Torah, de cette lumière ancienne jaillira pour nous une lumière nouvelle.” (Maamareï HaRaaya, vol. 1, p. 181-182)
La Sefirat HaOmer [le Décompte du Omer] est l’une des grandes institutions fixées par la Torah, par lesquelles cette lumière refait surface, année après année — tel un soleil qui se lève sur le même horizon mais ne se lève jamais deux fois de la même façon.
Le Omer et l’Orge : La Sainteté révélée dans la Matière ?
Commençons par le commencement : une poignée d’orge, la nourriture des bêtes. Dans la hiérarchie symbolique des céréales, l’orge occupe le rang le plus humble : c’est le blé qui nourrit l’homme quand l’orge nourrit la bête. Et pourtant, c’est précisément l’orge que la Torah prescrit d’offrir comme première offrande au lendemain de Pessah.

Le Shem Mishmuel insiste sur ce premier postulat : l’homme porte en lui, en effet, deux dimensions – la “nefesh habehemit” – l’inclinaison bestiale et la “nefesh ha’elyona” – l’inclinaison spirituelle supérieure. La mesure du Omer, autour de 2.5 kg de farine, commence par la récolte de l’orge, par la reconnaissance honnête de ce que nous sommes de prime abord. Ce n’est qu’après avoir reconnu notre nature animale que nous pouvons aspirer recevoir la Torah, exprimé, cinquante jours après Pessa’h, par la récolte du blé, la nourriture de l’homme accompli.
Cela est d’une importance capitale : il ne s’agit en aucun cas d’éradiquer les pulsions naturelles, mais de les orienter vers leur source divine. La bête en nous n’est pas l’ennemi ; elle est la matière première.
La Décompte du Omer comme Purification : Les Cinquante Portes
Les cinquante jours qui séparent la sortie d’Égypte de l’Avènement du Sinai sont concrétisés par ce décompte quotidien. En outre, on remarquera que nous ne comptons pas 50 mais 49 jours. Ces 49 jours mènent au 50e car le Don de la Torah est au-delà de toute comptabilité !
Comme l’indique le Sfat Emet (Pessah 5662) au nom du Zohar, ces jours de la Sefira, du “décompte” sont des jours de purification permettant l’accès, en son temps, à la pleine Sainteté comme il est dit : “purifiez-vous et sanctifiez-vous” (Vaykra 16,19)
Cette approche – la pureté d’abord, la sainteté ensuite – n’est pas arbitraire. Elle reflète une loi fondamentale de la spiritualité juive : on ne peut percevoir ce qui est animé par la sainteté sans avoir abrogé au préalable ce qui est affilié à l’impureté. La sortie d’Égypte était nécessaire mais insuffisante. Israël était désormais libre de ses chaînes physiques mais pas encore de son emprisonnement intérieur.
A un tel niveau d’emprisonnement, il nous fallut, afin de nous élever au-dessus de ces 49 portes d’impureté, 7 fois 7 semaines pour accéder à la cinquantième porte de l’authentique liberté !
Si la sortie d’Égypte fut une libération physique soudaine, la purification intérieure, elle, prend du temps. Elle nécessite cette durée de quarante-neuf jours.
Le Omer et la Manne : Nourritures mises en parallèle
Le Sfat Emet évoque, par ailleurs, une similitude saisissante entre le Omer (l’offrande d’orge) et la Manne (המן) qui nourrissait Israël dans le désert. Les deux sont estimés en une même unité de mesure, le Omer. Mais leurs natures s’opposent radicalement.
La Manne, cette nourriture céleste – “pain en provenance du Ciel”, tombe du haut vers le bas. Le Omer, lui, est une offrande terrestre – elle s’élève du bas vers le haut. La Manne nourrit le corps de façon miraculeuse, mais c’est le Omer qui nourrit l’âme en lui permettant de s’élever.
Cette dialectique entre Ciel et Terre traverse toute l’exégèse traditionnelle : le Omer est d’une certaine manière le moment où la terre apprend à parler le langage du ciel. C’est le moment où la matière ordinaire — de l’orge, quelques grains — devient vectrice de transcendance.
Pessah, Shavouot et la Techouvah : Le Cycle de Retour
Un lien inattendu mais profond entre la “Sefira du Omer” et les fêtes de Tishri – le mois de Rosh Hashana et Yom Kippour– se doit d’être formulé. En apparence, rien ne semble plus éloigné que le printemps de Pessah et l’automne de Tishri. Et pourtant comme l’enseignent nos Maitres, en Nissan, la Sefira est la purification de la dignité humaine – le temps de notre liberté ; dans cette rédemption il y a l’expression de la liberté à laquelle s’adjoint la dimension de sainteté pour l’entité des enfants d’Israel.
En Tishri, voici venir le temps de la Téchouva, du Retour. Les deux mouvements se répondent comme un écho à travers l’année. En Nissan, nous nous élevons quant au mois de Tishri, nous revenons. La Sefira est le grand élan ascendant ; Yom Kippour est le grand retour purificateur. Ensemble, ils dessinent l’arc complet de l’existence spirituelle juive.
La Rosée et la Pluie : le sens des Deux Bénédictions

On notera une différence remarquable sur l’évocation de la pluie et de la rosée directement en relation avec l’essence du Omer.
La pluie en “descendant” est l’expression du din (la rigueur) alors que la rosée “en montant” énonce le hessed (la bonté gratuite). A Pessah, au moment du décompte du Omer, on commence à mentionner dans notre liturgie la rosée- et ce jusqu’à la fête de Simhat Torah, après Soukot – au lieu de la pluie. Ce n’est pas simplement une formalite météorologique mais sous-entend une indication spirituelle profonde et fondamentale.
La rosée est le symbole de cette confiance innée en Lui – une bénédiction qui ne dépend pas de nos mérites, provenant “d’en haut” sans l’avoir mérité cependant, tout comme la rosée apparaissant de bon matin sans que personne ne l’ait demandée. Le Omer est le moment où Israël s’ouvre à cette rosée divine.
La Rédemption comme Processus – Contre l’Impatience !
En abordant le Omer chaque année, nous saisissons que l’aspiration à la pleine expression de la Sainteté d’Israel s’inscrit dans un processus. Notre relation a la dimension matérielle, s’inscrit elle-aussi dans cette compréhension que sans être à l’écoute des enchainements qui se succèdent sur notre terre, climatiques, économiques, politiques, historiques etc. que nous soyons agriculteurs ou non, celle-ci ne pourrait donner ses fruits de la manière la plus optimale.
L’implication Collective
Il apparait aussi que cette sensibilité, en sortant d’Égypte, ait une portée nationale. En effet, ce décompte du Omer est une mitsva collective avant d’être individuelle. De même que la rosée ne cesse jamais – même en hiver, même en période, qu’à Dieu ne plaise, de sécheresse spirituelle, même quand le Jugement est sévère. La rosée continue de tomber. Et le Omer est la façon dont le Peuple dans son entité s’ouvre à cette rosée permanente, ratifié par chacun d’entre nous.
La Lumière ancienne éclaire pleinement la valeur de cette luminosité renouvelée
Le Rav Kook voit dans le décompte du Omer non seulement un rituel individuel de purification, mais le vecteur de la réunification cosmique – la réconciliation de toutes les divisions : entre individu et collectif, entre matière et esprit, entre chaque cite et la Place du Beit HaMikdash, entre notre Peuple et Sa terre.
Épilogue : Compter comme acte de confiance fidèle et accomplie envers Hashem

Ce qu’il nous importe de retenir est l’expression d’une vision cohérente et impressionnante : le Omer n’est pas un simple rituel parmi d’autres. C’est la colonne vertébrale de l’année juive, le moment où le peuple d’Israël accomplit son travail le plus fondamental – révéler la sainteté au sein de la matière, se purifier afin de percevoir pleinement cette Sainteté, descendre vers l’orge pour s’élever vers le blé, reconnaître l’animal en soi pour révéler la quintessence de l’âme humaine qui réside en nous.
Et compter n’est pas simplement une préparation à un évènement futur, mais recèle d’une importance capitale en lui-même dans toute sa plénitude. Chaque soir, prononcer un nombre dans la pénombre de la nuit, c’est affirmer que ce jour a eu lieu, que sa lumière ne s’est pas perdue, que le fil entre le bas et le haut tient encore et ce pour l’Eternité !

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