
* selon les paroles du noble soldat Amichai Rubin הי”ד[1]
(inspiré des enseignements du Rav Tsvi Yehouda Kook זצ״ל)
I.Une Torah sans faille
תּוֹרַת ה׳ תְּמִימָה (Psaumes 19, 8)
Le Rav Tsvi Yehouda ouvre l’un de ses cours par ces mots : « la Torah de l’Éternel est parfaite » . Pour quelle raison ce verset introduit-il cette étude, précisément ici ? Car il est impossible de lire la paracha de Balak sans la lire jusqu’au bout, jusqu’à la paracha de Pin’has. Une lecture morcelée de la Torah, qui ne se laisse pas porter par sa continuité, expose à l’erreur
« précepte sur précepte, précepte sur précepte, règle sur règle, règle sur règle, un peu ici, un peu là » (Isaïe 28, 10),
avertit le prophète Isaïe : qui prélève un verset, un épisode, sans le relier à ce qui le précède et à ce qui le suit, risque de trébucher sur le sens même du texte.
À la fin de la paracha précédente s’est produite la faute des filles de Moab et de la Madianite : « le peuple commença à se livrer à la débauche avec les filles de Moab » — et cette « Madianite » n’est autre que la fille de Balak. Les autres filles de Madian n’avaient pas pris part à la faute ; seul Balak avait consenti à envoyer sa propre fille pour cette mission. Lorsque Pin’has voit la scène, il agit sur-le-champ :
« Pin’has se leva du milieu de l’assemblée et prit une lance en main » (Nombres 25, 7).
II. Moïse et Bilam : ressemblance et différence
Nous avons déjà souligné qu’il existe, entre Moïse et Bilam, à la fois une ressemblance et une différence essentielles. Leur ressemblance: Hashem parle à travers l’un comme à travers l’autre. Leur différence : tout ce qu’Hashem devait révéler à Bilam, Moïse notre Maître le savait déjà, par lui-même.
Toute la vision que possède Bilam — et par laquelle Hashem nous enseigne, à travers lui, qui est véritablement le peuple d’Israël — Moïse, lui, la percevait naturellement. C’est pourquoi Moïse n’a besoin d’aucune prophétie pour savoir que « que tes tentes sont belles, Jacob » (Nombres 24, 5) : cela lui est naturel. Le sommet de la prophétie consiste à être un envoyé.
Le prophète est à la fois un porte-parole, en ce sens qu’il transmet la parole divine, et un messager. Tous les prophètes conservent une parole qui leur est propre, à côté de la parole divine — sauf Moïse notre maître, chez qui toute parole est parole de D.ieu : il n’a rien qui vienne de lui-même.
III. Moïse se tient debout, Pin’has agit
Lors de cet épisode de Zimri et de la Madianite, Moïse notre Maître se tient face au peuple d’Israël en train de fauter – « le peuple commença à se livrer à la débauche » – et voit Zimri venir vers lui. Et la réaction de Moïse, le plus grand prophète qu’ait connu le peuple d’Israël, est de ne pas agir. Il se tient debout. Celui qui agit, dans cet épisode, c’est Pin’has.
Que voit Pin’has ? Le Talmud, dans le traité Sanhédrin, cite le verset : « il a épousé la fille d’un dieu étranger » (Malachie 2, 11) – un homme d’Israël, consacré, s’unissant à une femme idolâtre ! Tout le peuple d’Israël n’est pas scrupuleux à l’identique dans l’accomplissement de chaque commandement, certains plus, d’autres moins. Mais deux choses, toujours, furent préservées : la circoncision et le mariage.

Le Rav Tsvi Yehouda rapporte à ce sujet l’histoire de Max Nordau : après la mort de Herzl, on vint le solliciter pour lui succéder. Max répondit qu’il ne le pouvait pas – « il y a dans ma vie une tache » (son épouse n’était pas juive) – « et puissé-je mériter de voir le Sanhédrin siéger à Jérusalem, et là, c’est moi qui serai jugé ». Le Rav Tsvi Yehouda écrit : Max Nordau était un baal techouva. Lors de son dernier Yom Kippour, on le découvrit dans une synagogue de Madrid, priant et pleurant. Il connaissait le poids de sa faute : s’unir à la fille d’un étranger n’appartient pas à la voie d’Israël.
Pin’has est saisi d’effroi devant ce spectacle : un juif de la lignée d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, qui s’est tenu au mont Sinaï et a entendu la parole de D.ieu de la bouche même de la Puissance – et il s’unit à une idolâtre ?! Pin’has saisit une lance et tue les deux coupables.
IV. Une jalousie sainte : l’héritage d’Aharon
Qu’y a-t-il de singulier dans le zèle de Pin’has ? Le Talmud raconte qu’Israël murmura contre lui, suggérant que sa réaction tenait à des traits hérités de son grand-père maternel : il aurait pris plaisir à ce meurtre, puisque le père de sa mère, Yitro, engraissait jadis des veaux pour l’idolâtrie. Qu’il ne se justifie donc pas – cela serait dans sa nature, peut-être même que le feu de l’idolâtrie couve encore en lui.

Hashem savait que telle était la rumeur portée sur Pin’has, c’est pourquoi Il proclame que Pin’has appartient à Aharon le Cohen — « celui qui aime tous les hommes et poursuit la paix », Aharon le Cohen, l’homme le plus éloigné qui soit du meurtre. Qu’un homme comme Aharon ait pour descendant un zélateur, voilà un acte qui va à l’encontre de sa propre nature – et c’est précisément cela qui prouve que cet acte fut accompli pour le Ciel.
Pour savoir si un zèle est sanctifié ou non, il faut regarder qui est le zélateur. Celui qui est petit-fils d’Aharon le Cohen, « qui aime la paix et poursuit la paix », et qui, malgré cela, se lève pour agir avec zèle alors que cela contredit sa nature profonde – de celui-là, on peut affirmer que son zèle est consacré au Ciel. Pour montrer que Pin’has était un zélateur divin, la Torah prend soin d’inscrire sa généalogie jusqu’à Aharon le Cohen : sans cela, on ne pourrait être certain que cet acte de zèle ne fût pas mêlé à des penchants étrangers.
Un homme capable d’adopter deux mesures opposées – la compassion et la rigueur – prouve par là même sa justice. Tandis qu’un homme qui agit toujours selon la même mesure, même si celle-ci est bonne en soi, ne prouve rien de son libre choix : il agit ainsi simplement parce que telle est sa nature.
לַעֲשׂוֹת נְקָמָה בַּגּוֹיִם… הָדָר הוּא לְכָל חֲסִידָיו – Psaumes 149, 7.9
Le Gaon de Vilna explique : bien qu’ils soient des hommes pieux, ils accompliront néanmoins la vengeance parmi les nations. Ce sont deux mesures opposées – la piété et la vengeance – et c’est cela précisément le « hadar », la splendeur, la beauté du peuple d’Israël. Accomplir une simple vengeance n’est pas un « hadar ». Mais accomplir la vengeance lorsque le peuple d’Israël est défini comme «ses pieux» – voilà ce qui est « hadar », car cela va à l’encontre de leur nature propre.
Le disciple du Gaon de Vilna, Rabbi Menaëh d’Ilya, ajoute encore : il n’existe pas de bien absolu ni de mal absolu. Tout dépend de son lieu et de son moment : ce qui est à sa place et en son temps est défini comme bon ; ce qui n’est pas à sa place ni en son temps est défini comme mauvais. À tout instant, l’homme doit savoir quelle mesure il convient d’employer. Là où il fallait la rigueur, comme avec Pin’has, la compassion devient un mal – car ce n’est ni le lieu ni le moment qui lui conviennent.
C’est la raison pour laquelle le roi Salomon enseigne : « la compassion des méchants est cruauté » (Proverbes 12, 10). Qui a pitié du méchant cause un double tort : à l’égard du monde et à l’égard du méchant lui-même. D’une part, le méchant ne prend pas conscience de sa faute et ne pourra se corriger ; d’autre part, si on ne lui révèle pas le mal qu’il commet, il continuera à le répandre dans le monde. Qui n’aime pas Israël ne saurait faire un tel calcul. Mais qui aime le peuple d’Israël, en voyant un homme mauvais, ressent le devoir de s’en occuper, par amour pour son peuple, afin qu’il ne lui nuise pas.
V. Le zèle de la sainteté, et non le zèle de la haine
Voilà pourquoi « la Torah d’Hashem est parfaite, complete » : il faut apprendre l’acte de Pin’has à la fin de la paracha de Balak, à la lumière de l’ouverture de la paracha suivante. Comprendre que ce n’est pas d’un instinct de meurtre qu’il s’est levé, mais du même “hessed” – de la même bonté – propre à Aharon le Cohen. C’est pour cela qu’il reçoit l’alliance de paix :
« Voici, Je lui donne Mon alliance de paix » (Nombres 25, 12), car il a su employer une mesure pourtant contraire à sa nature, lorsque l’honneur de D.ieu l’exigeait. De tels hommes savent arrêter le fléau. Lorsqu’un homme se lève et dit à Hashem « je suis fidèle à D.ieu », Hashem s’appuiera sur ce “partenaire”, car il sait employer les mesures opposées au moment juste. Un tel homme bâtira la nation d’Israël, car c’est un zèle de Torah, et non un zèle de haine des créatures.
Le Rav Tsvi Yehouda éclaire ainsi toute la question des zélateurs. Il convient toujours d’examiner si un acte de zèle provient de mauvaises mesures. Le “Hafets Haim” enseigne : « tu ne haïras pas ton frère en ton cœur » – même envers un parfait méchant. Il faut également examiner le mot « zélateur » lui-même : car Pin’has n’est pas, à proprement parler, un « zélateur ». Pin’has est le petit-fils d’Aharon le Cohen. Où l’appelle-t-on « zélateur » ? Certes, il a témoigné de son zèle pour l’Éternel des armées, mais ce n’est pas là sa définition, ce n’est pas l’essence de sa vie.
VI. Pin’has est Élie : une même âme

Pin’has est Élie. Lors de la circoncision, on dit : « qu’il se tienne à ma droite » — le siège réservé à Élie. Une seule fois, Élie a dit :
« J’ai été plein de zèle pour l’Éternel » (I Rois 19, 10) , une seule fois Élie eut à employer ce mot. En revanche, à chaque sortie du Shabbat, Élie est assis, consignant les mérites d’Israël. Cela ressemble-t-il à un zélateur ? Celui qui, sans cesse, inscrit les mérites d’Israël, devient zélateur, lorsque cela est nécessaire, par excès même d’amour pour la nation.
Comment Pin’has peut-il être Élie ? Nous pensons que ce que l’œil voit, c’est l’homme. Mais l’homme, en vérité, c’est son âme. Il existe une seule âme qui s’est révélée une fois en Pin’has, une autre fois en Élie. L’acte ne se suffit pas à lui-même : c’est l’âme qui conduit l’acte.
VII. Une guerre de précepte, limitée à son heure
C’est aussi la raison pour laquelle figure dans la paracha l’ordre : « harcelez les Madianites et frappez-les » (Nombres 25, 17). Il ne s’agit pas d’une guerre de précepte ordinaire, comme celle de conquérir la terre d’Israël des mains des sept nations. Le commandement de la conquête tient au fait que cette terre est la terre de D.ieu, une terre où il faut accomplir les commandements. Mais de même qu’il existe un zèle pour son heure, il existe aussi une guerre de précepte pour son heure. En raison d’une impureté spirituelle si grande, il y eut un commandement de la combattre : « harcelez les Madianites et frappez-les ».
Qu’en est-il alors de Moab ? Les filles de Moab furent pourtant au cœur de la faute ! C’est exact, mais parce que de Moab doit sortir Ruth, Israël ne fait pas la guerre à Moab. Voilà un calcul d’une grande complexité : et comme un homme ordinaire ne saurait le mener, lorsqu’il n’y a pas de commandement explicite, on ne fait pas la guerre, on ne fait pas ce qui nous plairait. Mais ici, devant une chute si terrible, il fallait un traitement aux conséquences durables pour les générations. Il existe une impureté de Madian qu’il faut frapper. Il n’y a là aucune raison de craindre : c’est une guerre de précepte qui appartient à la purification de la nation d’Israël. Qui ne comprend pas qu’au cœur de notre marche vers la délivrance nous entrerons encore dans d’autres guerres de précepte, n’a pas étudié la paracha de Pin’has. En Madian se trouvent le mal et la volonté de pousser le peuple d’Israël à s’unir aux filles des nations — un mal pour Israël, un mal pour le monde. Il faut, sans cesse, faire ces calculs lorsqu’il s’agit du compte de la communauté d’Israël tout entière. Chaque chose a ses conséquences.
VIII. Le dénombrement : l’épreuve du désert
Vient ensuite un thème nouveau : ceux qui sortent à l’armée d’Israël. Après tout le parcours du livre des Nombres, jalonné de chutes diverses, on revient au peuple d’Israël tout entier. Le premier dénombrement, au début du livre des Nombres, concernait l’armée du sanctuaire et les lévites – à partir de vingt ans pour les uns, à partir d’un mois pour les lévites. De cette sainte armée du Temple procède aujourd’hui une armée de Torah et de yechivot, et c’est d’elle que l’on sort aujourd’hui pour combattre.
Car on pourrait se demander : à quoi sert un nouveau dénombrement à ce stade ? Va-t-on conquérir la terre, ou bien procéder à un recensement ? La réponse est que seul celui qui a traversé tout le livre des Nombres et qui en est sorti vivant – celui qui a appris l’existence d’une armée emplie de Sainteté et qui demeure rattaché à cette sainteté – celui-là peut être envoyé à l’extérieur, dans la guerre concrète pour la conquête de la terre.

Il en résulte que tout le livre des Nombres ne se contente pas de nous raconter les complications du chemin : c’est un livre d’épreuve, qui révèle qui est capable de sortir vers le monde profane pour le sanctifier. Telle est la signification de cette traversée. Celui qui connaît l’armée des lévites, puis celui qui connaît l’armée des maisons d’étude, lorsqu’il sortira sur le chemin de la guerre, avec le sang et l’épée, accomplira cela dans la pureté — après avoir étudié la paracha de Pin’has. Tout comme Pin’has a su tirer l’épée au moment juste, lui aussi saura la tirer lorsqu’il le faudra, et tout cela depuis la sainteté, מִתּוֹךְ הַקֹּדֶשׁ, « puisee dans l’expression de cette sainteté »
[1] https://www.amichai-rubin.com/
Fils de Batya et d’Ishay Rubin, troisième de huit frères et sœurs, né dans la ville d’Acre. Après quatre ans à la yeshiva, il s’est enrôlé dans le 51e bataillon Golani. Amichai était un soldat exceptionnel, un tireur d’élite exceptionnel et représentait la brigade lors des compétitions. Le 7 octobre, le jour du Shabbat de Simchat Torah, Amichai se trouvait à un poste à la frontière de Gaza, près du kibboutz Kissufim. L’attaque au mortier a commencé à 6h30 du matin. Amichai et ses amis ont sauté dans la salle à manger, qui était utilisée comme espace protégé, La bataille dura environ quatre heures. Au cours de l’affrontement, Amichai reçut une balle dans la main et continua à se battre.
Il a reçu une balle dans la jambe, et même cette blessure grave ne l’a pas empêché de continuer. On lui a proposé un remplaçant, mais il a catégoriquement refusé. Finalement, Amichai a été touché à la tête et, miraculeusement et grâce à sa force supérieure, il a continué à se battre pendant 20 minutes supplémentaires, jusqu’à ce qu’il soit à bout de forces.
Le mardi 25 Tichri, il a été déclaré en état de mort cérébrale et la famille a décidé de faire don de ses organes. Cinq personnes ont retrouvé la vie grâce aux organes d’Amichai. Amichai a été enterré sur le mont Herzl, à l’âge de 23 ans.

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