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“Balak”: Le regard qui sauve ou qui maudit

* selon les paroles du noble soldat Amichai Rubin הי”ד[1]

(inspiré des enseignements du Rav Tsvi Yehouda Kook זצ״ל)


I. La lisière du désert

Le peuple d’Israël se trouve à la lisière du désert non pas seulement au sens géographique, mais au sens spirituel : après des décennies d’épreuves, après la conquête de la rive orientale du Jourdain, la nation touche à la dernière ligne droite. C’est précisément alors, au moment où tous les obstacles semblent surmontés, que surgissent deux périls d’une profondeur redoutable : Balaq roi de Moab, qui convoque Bilaam pour maudire Israël, puis les filles de Moab, qui séduisent le peuple dans l’idolâtrie. Ces deux crises ne naissent pas du dedans – comme la faute des contempteurs dans le désert, qui relevait d’un trouble intérieur – mais du dehors, du choc avec les nations du monde.

La Torah les consigne pour que chaque génération apprenne à se préserver. Car nous savons que la rencontre avec les nations n’est pas un accident de l’histoire : elle est constitutive de la vocation d’Israël. Aussi cette rencontre exige-t-elle une vigilance extrême.

II. Moïse et Bilaam : un seul regard, deux visages

Le Talmud de Baba Batra (14b) enseigne : «Moïse écrivit son Livre et la Paracha de Bilaam» L’étonnement est immédiat : la section de Bilaam est enchâssée dans la Torah même – pourquoi la distinguer ? Le Chla Hakadoch (Cheney Louhot Habrit) apporte une réponse lumineuse : Bilaam a certes compris l’essence du peuple d’Israël avec une précision stupéfiante, mais seulement parce qu’ Hashem a déposé cette compréhension dans sa bouche. Moïse, lui, portait cette même vision comme son regard naturel, comme sa respiration ordinaire. Sans aide extérieure, sa contemplation du peuple épousait exactement ce que l’Éternel avait placé dans la bouche du prophète des nations.

Car la Torah nous dit : « Il ne s’est plus levé en Israël de prophète comme Moïse » (Deutéronome 34, 10) – en Israël, non ; mais parmi les nations, il s’est levé un Bilaam, prophète à l’égal de Moïse. Nos Sages précisent que si Bilaam n’avait pas atteint ce rang, les nations auraient pu se plaindre auprès de l’Éternel : « Nous n’avions pas de prophète comparable au leur » (Avoda Zara 2b). Aussi le Ciel leur a-t-Il accordé un porte-parole de même stature. Il existe entre Moïse et Bilaam des ressemblances formelles significatives : tous les autres prophètes ne reçoivent la prophétie qu’en rêve, de nuit ; Moïse et Bilaam, eux, la reçoivent aussi en plein jour.

Pourtant un abîme les sépare. Rachi, commentant la formule vayikar Elohim el-Bilaam « et Dieu se rencontra avec Bilaam » (Nombres 23, 4)– traduit : « langage d’impureté, de souillure ». Bilaam était un prophète dans l’iniquité. Il portait en lui un défaut qui lui retournait toute la réalité : il cherchait toujours le mal, la fissure, l’instant de la colère. Hashem le lui dit clairement : certes tu reçois la prophétie, mais ton regard est vicié. Voilà pourquoi Bilaam est une menace pour l’humanité, et Moïse ne l’est pas : le second regarde le peuple comme Dieu lui-même ordonne de le regarder.

III. L’âme brève et l’œil mauvais – les disciples de Bilaam

La Michna (Avot 5, 19) trace avec une sévérité lumineuse le portrait des disciples de Bilaam : ils se reconnaissent à trois traits — l’œil mauvais (ayin ra’a), l’esprit hautain (ruah guevaha) et l’âme brève (nefech qetsara). Qu’est-ce que cette âme brève ? Le verset dit : « L’âme du peuple s’impatientait en chemin » (Nombres 21, 4). Ba-derekhsur le chemin, dans la peine du voyage : au moindre effort, ils renoncent. Tout ce qui exige un labeur leur est insupportable. Ce sont là les disciples de Bilaam jusqu’à ce jour : ceux qui ne veulent pas peiner, pour qui la complexité est un fardeau, qui ne peuvent soutenir un regard long sur la réalité.

Or construire la Délivrance exige justement cette durée, cette endurance. Quiconque possède une âme brève ne peut voir qui est le peuple d’Israël : au premier creux de la courbe, au premier signe de chute, son regard se fige. Il lui manque la stabilité du regard qui traverse les déclines et les nuits pour saisir l’arc long de l’histoire. C’est pourquoi il faut un labeur sans trêve : les longs chemins comportent des chutes, et les chutes comportent de la douleur. Mais de la douleur on peut bâtir, si le regard demeure ferme.

IV. Abraham et l’œil bienveillant – l’antidote

La Michna (Avot 1, 1) enseigne : « Moïse reçut la Torah au Sinaï et la transmit à Josué » – et le Rambam précise : « non d’un autre prophète, ni des prophètes qui l’ont précédé. » La Torah des commandements commence avec Moïse. Les Patriarches, eux, nous transmettent quelque chose d’autre : les midot, les qualités d’âme. Et pour accéder au don de la Torah, au point où « chaque jour [les commandements] soient à tes yeux comme le jour où ils furent donnés au Sinaï » (Rachi, Deutéronome 26, 16), il faut un caractère particulier : compatissant, pudique, et bienfaisant — ou encore : un œil bienveillant (ayin tova), une âme humble (nefech chefala) et un esprit large (ruah rechava) — les traits des disciples d’Abraham.

Abraham notre père est le maître de l’œil bienveillant. D’où vient cet œil ? Il vient d’une reconnaissance du Créateur. Abraham a reconnu la volonté de Dieu, et il a reconnu que Dieu se révèle dans toutes les créatures. De là naquit en lui un regard de sympathie sur le réel – non un regard local et momentané, mais un regard qui embrasse. Qui aime le Seigneur aime aussi Ses créatures. Les dix épreuves d’Abraham sont autant d’épreuves du regard : comment contempler l’Éternel à travers l’adversité. Et le prophète Michée (7, 20) le dit : « Tu donneras la vérité à Jacob, la bonté à Abraham » – le hessed est sa marque propre. Voilà pourquoi l’Éternel dit : « Vais-je cacher à Abraham ce que je fais ? » (Genèse 18, 17). Et nos Sages ont résumé toute sa grandeur en six mots : Ohev et Ha-Maqom, ohev et ha-briot« Il aime l’Omniprésent, il aime les créatures » (Avot 6, 1).

V. Le don de Bilaam et sa limite : trouver l’instant de la colère

Le Talmud (Nédarim 38a) enseigne que la Chekhina ne se pose que sur le fort, le riche, le savant et le modeste. Bilaam n’est rien de tout cela – et pourtant il reçoit la prophétie. Son seul talent est d’identifier l’instant de la colère divine : ki rega be-apo« car un instant dure Sa colère » (Psaumes 30, 6). C’est là toute sa grandeur : discerner quelque chose dans le comportement divin. Mais l’Éternel lui dit : « Tu ne maudiras pas ce peuple, car il est béni » (Nombres 22, 12).

Lorsque, pour la troisième fois, Bilaam décide de maudire Israël sans même consulter l’Éternel, Dieu ne lui dit pas : « Je t’empêcherai de trouver l’instant propice. » Il lui dit plutôt : regarde le peuple, et tu verras toi-même que tu ne veux pas le maudire. Rachi, commentant l’expression chokhén lishvatav – « demeurant selon ses tribus » – explique : Bilaam vit que les ouvertures des tentes n’étaient pas disposées les unes en face des autres, signe de pudeur et de respect mutuel. Et il vit que même l’instant de la colère n’est là que pour stimuler l’avancement d’Israël.

Conclusion — Qui peut conduire le peuple ?

Voilà en fin de compte la leçon que porte cette paracha : il n’est de véritable chef que celui qui regarde son peuple comme le regard de Dieu sur Son peuple. Moïse pouvait écrire de lui-même la section de Bilaam parce que ce que l’Éternel insufflait dans la bouche du prophète des nations, Moïse le vivait de l’intérieur, comme une évidence. Même quand la nation l’accablait – depuis la sortie d’Égypte et tout au long du désert – son regard sur elle ne vacillait pas.

C’est ce regard-là qui est la condition du leadership. Non le regard court et impatient qui se décourage à la première chute, mais le regard vaste qui sait lire dans la durée, qui traverse les déclines sans les absolutiser, qui sait que l’instant de la colère divine n’est lui-même qu’un outil de progrès. Pour mener Israël, il faut l’œil d’Abraham – l’œil qui, parce qu’il est tourné vers le Ciel, sait voir la créature avec bienveillance. Entre Bilaam et Moïse, la différence n’est pas dans le talent ni dans la puissance prophétique. Elle est dans la direction du regard.


[1] https://www.amichai-rubin.com/

Fils de Batya et d’Ishay Rubin, troisième de huit frères et sœurs,  né dans la ville d’Acre. Après quatre ans à la yeshiva, il s’est enrôlé dans le 51e bataillon Golani. Amichai était un soldat exceptionnel, un tireur d’élite exceptionnel et représentait la brigade lors des compétitions. Le 7 octobre, le jour du Shabbat de Simchat Torah, Amichai se trouvait à un poste à la frontière de Gaza, près du kibboutz Kissufim. L’attaque au mortier a commencé à 6h30 du matin. Amichai et ses amis ont sauté dans la salle à manger, qui était utilisée comme espace protégé, La bataille dura environ quatre heures. Au cours de l’affrontement, Amichai reçut une balle dans la main et continua à se battre.

Il a reçu une balle dans la jambe, et même cette blessure grave ne l’a pas empêché de continuer. On lui a proposé un remplaçant, mais il a catégoriquement refusé. Finalement, Amichai a été touché à la tête et, miraculeusement et grâce à sa force supérieure, il a continué à se battre pendant 20 minutes supplémentaires, jusqu’à ce qu’il soit à bout de forces.

Le mardi 25 Tichri, il a été déclaré en état de mort cérébrale et la famille a décidé de faire don de ses organes. Cinq personnes ont retrouvé la vie grâce aux organes d’Amichai. Amichai a été enterré sur le mont Herzl, à l’âge de 23 ans.

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  1. Afin de servir Hashem, il n’y a rien de plus optimal que de Le servir dans la joie, sans une…

  2. Excellent résumé de cette paracha CLÉ du passage de la lumière absolue symbolisée par Moché à celle cyclique de yoshua…

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