“Même dans les chutes les plus profondes, même dans le désespoir le plus noir, les étincelles de sainteté attendent d’être libérées. Car tout le mal se transforme en bien, et toutes les souffrances d’Israël ne visent pas la destruction, mais la réparation.”
Comprendre le monde à travers le prisme d’Ashem

Dans l’ancienne cité universitaire de Padoue, au nord de l’Italie, repose un homme dont la plume a embrassé l’univers entier. Un homme qui, trois siècles après sa mort, connaît une renaissance extraordinaire. Son nom : Rabbi Moshe David Valli, connu sous l’acronyme Ramad (רמ״ד).
L’Enfant Prodige de la Renaissance Italienne
Né le 21 mai 1696 (20 Iyar 5456) à Padoue, R’ Moshe David Valli grandit dans l’atmosphère électrisante de l’Italie juive du XVIIIe siècle. Fils de Rabbi Shmuel Chaim, il se distingue dès son plus jeune âge par une soif insatiable de connaissance. À 17 ans seulement, il achève avec distinction ses études de philosophie et de médecine à la prestigieuse Université de Padoue, sous la tutelle du célèbre professeur Bernardino Ramazzini.
Mais c’est dans un autre domaine que son génie va s’épanouir. Dès l’âge de 26 ans, le Rav achève son premier commentaire complet du Tanakh (Bible hébraïque), une prouesse littéraire et spirituelle qui préfigure l’œuvre monumentale à venir.
La Rencontre Décisive : le Rav Valli et le Ramhal
L’histoire du Rav ne peut être contée sans évoquer sa relation fascinante avec Rabbi Moshe Haïm Luzzatto, plus connu sous l’acronyme Ramhal. Ces deux esprits brillants se rencontrent dans la confrérie mystique “Mevakshei Ashem” (En Quête d’Ashem) à Padoue.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le Ramad, plus âgé d’une dizaine d’années, fut selon certains chercheurs le premier maître de Kabbale du jeune Ramhal. Le 13 Tishri 5486 (1726), les deux hommes reçoivent ensemble l’ordination rabbinique, scellant leur destin spirituel commun.
Lorsque le Ramhal établit son cercle kabbalistique en 5487, le Rav Moshe David Valli en devient l’un des piliers. Un rôle encore plus extraordinaire lui est confié : il est désigné comme le candidat messianique du groupe. Quand le Ramhal doit s’exiler à Amsterdam suite aux polémiques qui l’assaillent, c’est le Ramad qui prend naturellement la direction du cercle, maintenant vivante la flamme de l’étude mystique.
La Double facette du Sage
Le Rav incarne parfaitement la synthèse entre sagesse ancestrale et modernité. Le jour, il exerce la médecine, soignant les corps avec la science acquise à l’université. La nuit, il plonge dans les mystères de la Kabbale, guérissant les âmes par sa compréhension des mondes divins.
Son engagement envers sa communauté dépasse le cadre professionnel. Une coutume particulière le caractérise : Valli ne se couchait jamais avant que chaque membre de la communauté juive de Padoue ne soit rentré sain et sauf chez lui. Il veillait, priant pour leur protection, incarnant véritablement le rôle du berger spirituel.
L’Œuvre Titanesque : Réinterpréter le Monde
Ce qui distingue le Rav de tous les kabbalistes qui l’ont précédé, c’est l’ampleur vertigineuse de son projet intellectuel. Il est le seul kabbaliste de l’histoire, et l’un des rares Juifs jamais, à avoir achevé un commentaire mystique complet de l’ensemble du Tanakh : Torah, Prophètes et Écrits.
Mais ce n’est là que la partie émergée de l’iceberg. Pour lui, la Kabbale n’est pas une simple doctrine ésotérique réservée aux “mondes supérieurs”. C’est un système universel de compréhension qui peut éclairer chaque aspect de la réalité terrestre. Avec une audace intellectuelle stupéfiante, il applique les concepts kabbalistiques pour expliquer :
– L’histoire mondiale : La découverte de l’Amérique, par exemple, révèle pour lui une signification mystique profonde. La distance géographique de chaque nation par rapport à la Terre Sainte d’Israël correspond à son éloignement spirituel de la lumière divine.
– Les sciences naturelles : De la zoologie à la botanique, de la météorologie à l’astronomie, chaque phénomène naturel recèle un secret kabbalistique.
– La technologie : Même l’invention de la poudre à canon et du canon trouve son explication dans l’architecture des Sefirot (émanations divines).
– La culture : La musique, la grammaire, la chimie, la physique – tout devient matière à interprétation mystique.
Une Psychologie Mystique Avant l’Heure
L’une des contributions les plus remarquables de Le Rav réside dans sa lecture psychologique des Psaumes. Des décennies avant Rabbi Nahman de Breslav, il développe une interprétation où chaque psaume devient un miroir de l’âme, reflétant les états intérieurs du “tsadik hamavarrer” (le juste qui raffine).
Dans son commentaire du Psaume 139, Le Rav décrit avec une lucidité saisissante les états alternés de “gadlout” (grandeur spirituelle) et “katnut” (petitesse spirituelle), les moments de désespoir et d’illumination qui jalonnent le chemin spirituel. Il écrit :
“Le temps du raffinement fut extrêmement difficile pour le juste… et la douleur était si intense qu’il pensa plusieurs fois, dans sa détresse, fuir son travail de réparation, comme le malade pense fuir le remède amer même s’il le conduit à la guérison…”
Cette honnêteté brutale face aux tourments spirituels, cette capacité à nommer le doute, le désespoir (qu’il appelle par le terme italien “disperazione”), fait du Rav un précurseur de la pensée hassidique et, pourrait-on dire, de la psychologie spirituelle moderne.
La Géographie dans sa Sainteté et l’Histoire Divine
Pour Le Rav, l’histoire biblique n’est pas une simple chronique du passé, mais une histoire animée par la sainteté où chaque événement reflète des dynamiques dans le monde divin. La conquête de la Terre d’Israël par Josué devient la purification de la Malkhout (Royaume), la Sefira associée à la Terre de Sainteté, des forces impures qui s’y étaient accrochées.
De même, la géographie d’Israël se révéle en géographie sainte : chaque territoire tribal correspond à une Sefira spécifique. L’héritage de Zevulun correspond à Tiferet, celui d’Issachar à Netzah, Asher à Hod… La conquête de la terre devient ainsi la réparation de l’arbre séfirotique lui-même.
Cette vision préfigure de manière frappante la pensée du Rav Kook, qui verra dans le retour sioniste moderne une manifestation du retour de la Shekhinah (Présence Divine) et l’établissement du “siège du Nom de Dieu dans le monde“.

La Renaissance Contemporaine
Après trois siècles d’oubli presque total, pourquoi Le Rav connaît-il aujourd’hui une popularité croissante ? Chaque année, des groupes de pèlerins se rassemblent sur sa tombe à Padoue le 7 Tevet, son jour de commémoration, célébrant avec chants, prières et rassemblements hassidiques.
Selon Nahum Karlinsky :
“Dans un monde de jugement et de rejet, Le Rav opère une révolution spirituelle de réparation et de rédemption par l’amour inconditionnel. Il accepte même ‘les perdus et les égarés’, voyant en eux des étincelles de sainteté tombées captives des forces du mal, attendant d’être sauvées.”
Mordechai Lupo, auteur d’une série de livres basés sur les écrits de Le Rav, ajoute :
“Le Rav a la capacité de lire les versets de manière novatrice, de trouver des acronymes géniaux, et de s’exprimer dans un langage moderne qui traite de l’âme et de la création. Tout ce que nous savions sur le Baal Shem Tov et surtout sur Rabbi Nahman reçoit une nouvelle perspective à la lumière de ses écrits.”
L’Héritage Littéraire : 35 Volumes de Sagesse

Grâce aux efforts du Rav Yossef Spinner, qui a dirigé depuis les années 1990 un projet d’édition monumental, l’œuvre complète de Le Rav occupe aujourd’hui deux bibliothèques entières, totalisant 35 volumes. Parmi ses œuvres majeures :
Commentaires sur les cinq livres de Moïse : “Or Olam” (Genèse), “Brit Olam” (Exode), “Avodat HaKodesh” (Lévitique), “Shivtei Yah” (Nombres), “Mishne LaMelekh” et “Biur Mishne Torah” (Deutéronome), Commentaires sur les Prophètes : De Josué à Malachie, Commentaires sur les Écrits : Psaumes, Proverbes, Job, les Cinq Rouleaux, Daniel, Ezra-Néhémie, Chroniques, Sefer HaLikutim : Un recueil traitant de sujets divers incluant les vertus mystiques et la médecine, “I Sette Giorni della Verità” (Les Sept Jours de la Vérité) : Une œuvre polémique anti-chrétienne en italien, composée à l’âge de 25 ans
Entre Sépharades et Ashkénazes : Une Vision Unifiée
Dans son “Sefer HaLikutim”, Le Rav développe une théorie fascinante sur les différences entre les communautés juives. Pour lui, les Sépharades, associés au Sud et à l’élément Eau, excellent dans la Hokhmah (Sagesse) – d’où leur propension aux ouvrages philosophiques et leur succès, incarné par Maïmonide. Les Ashkénazes, associés au Nord et à l’élément Feu, brillent dans la Binah (Compréhension) – d’où leur excellence dans le pilpoul talmudique.
Mais c’est Jérusalem, située à l’Est, qui représente le point d’équilibre parfait, le lieu où la sagesse atteint sa plénitude.
Le Cri Prophétique
Au cœur de la pensée de Le Rav se trouve une conviction profonde : le monde n’est pas désenchanté. Chaque détail de la création, chaque événement historique, chaque expérience humaine participe d’un grand “théâtre divin” où les pièces sont magistralement orchestrées.
Épilogue : Le Retour en force des enseignements du Rav
Le 7 Tevet 5537 (17 décembre 1776) , un mardi, Rabbi Moshe David Valli rend son âme à son Créateur à Padoue. Sur sa pierre tombale, on peut lire :
“Ici repose le sage éminent, médecin, kabbaliste divin, l’honorable Rabbi Moshe David Valli, que sa mémoire soit bénie, décédé le mardi 7 Tevet de l’année 5537.”

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